Interview de Frank - La sculpture

Dès notre première rencontre, Frank s’est montré sympathique, jovial, candide, mais aussi concentré sur son monde animalier, pleins de secrets, comme cultivant le mystère à l’instar de Manon. Par la suite, j’ai découvert un personnage avec des règles, des principes, une rigueur  proche de celles de Buggy.

 

Landenne, le 12/06/2005

par Kalkaf pour

Frank a cette ambivalence des artistes. Non content d’être un dessinateur reconnu, c’est aussi un sculpteur de talent. Et, plutôt que de laisser d’autres s’attaquer à la mise en volume de ses dessins, il a préféré s’y atteler lui-même et mettre dans ses œuvres tout l’amour qu’il porte à cet art majeur, toute la fascination qu’il a pour les maîtres du début du XXème siècle, toute la technicité nécessaire au travail du bronze. Il ne conçoit pas ses sculptures comme la transfiguration de son univers bédéistique mais les appréhende dès le départ comme des œuvres d’art à part entière.

Frank est, au final, un homme de passions et une de celles qui l’animent le plus est sans doute la moins expressive : l’aquariophilie. Des poissons, il y en a partout, dans la salle à manger, le salon, sur la terrasse, au fond du jardin. Certes ce ne sont pas ces poissons marins bariolés issus du monde de Némo, mais des silures, esturgeons et autres poissons de rivières tropicales… aux tons bruns, ocrés et cendrés qui rappellent parfois étrangement les touches de couleurs de Zoo et du bronze.

Mais dites-nous Frank, pourquoi ne sculptez-vous pas ces poissons qui vous font tant rêver ?

Kalkaf : Etant vous-même sculpteur, comment vous définiriez-vous par rapport à la sculpture ?

Frank : Je ne suis pas un sculpteur professionnel ! J’ai trop de respect pour le métier de sculpteur. Cela prend au moins 10 ans à temps plein pour devenir un sculpteur aguerri. Alors je me dirais plutôt apprenti sculpteur.

Mais il est vrai que j’adore chatouiller l’ébauchoir, avec plus ou moins de bonheur quand au résultat d’ailleurs.

Kalkaf : Pouvez-vous nous parler de vos œuvres ?

Frank : Outre les terres que j’ai modelées pour moi, j’ai réalisé quatre sculptures et un bas-relief. Ce sont chaque fois des bronzes tirés à 8 exemplaires commercialisés, plus 4 hors commerce. Ce nombre est presque imposé par la loi, car le taux de TVA reste à 6% en dessous de 8 exemplaires, alors que si l’on en tirait plus, il passerait à 21% . Cela  rendrait ces pièces inabordables.

C’est l’ASBL (Association à but non-lucratif)  « Sur la Pointe du Pinceau », qui gère mes expositions et une partie de mes éditions qui s’occupe aussi de la production financière et de la diffusion de ces pièces. Elle n’a pas besoin de publicité pour les écouler. Il suffit d’en parler dans certains milieux, de les montrer dans mes expositions ou sur certains salons. A chaque fois, les 8 exemplaires se sont vendus dans l’année qui a suivi la production. C’est exceptionnel compte tenu du fait que ces bronzes coûtent une jolie somme : de l’ordre de 1 500 € pièce ! C’est une toute autre gamme de prix que les objets BD que l’on voit dans les magasins. …Mais ce n’est pas de la résine, c’est du vrai bronze, exactement la même technique que  pour Donatello ou Frémiet !

Au départ, j’ai fait ces sculptures par plaisir. Mais de fil en aiguille, on en a  tiré des bronzes. Cette démarche est finalement assez juste puisque, dans Zoo, il y a un sculpteur animalier qui vit en 1914, à l’époque où Rodin et Bugatti, mes sculpteurs préférés, travaillaient… Et je tiens plus pour référence ces œuvres là que le contexte des objets BD actuels.

 

Kalkaf : A quoi attachez-vous de l’importance quand vous sculptez ?  A quels éléments faites-vous plus spécifiquement attention ?

Frank : L’expressivité !

Ma formation, autodidacte surtout, s’est nourrie d’art classique et moderne. J’ai dévoré la Peinture et la Sculpture de toutes les époques. J’ai écumé les musées, les expositions et les galerie d’Europe et d’ailleurs pendant vingt ans ! Et j’ai acquis une véritable admiration pour les sculpteurs.
Mes derniers maîtres sont ceux des années 1960, comme le belge Georges Grard, que j’ai encore pu rencontrer quelques mois avant sa mort.
Mais ceux qui ont ma préférence sont ceux qui à travers  la matière souvent figurative arrivent à faire passer une émotion, imposer un véritable regard, voire une vision ou un univers. Rodin en est le chef de file évidemment, mais aussi d’autres moins connus comme Medardo Rosso . J’ai beaucoup aimé Henry Moore aussi, dans un registre plus abstrait.
Quand je sculpte, je m’amuse, j’essaie, j’approche, je fais ce que je peux pour toujours laisser transparaître en finale ce que je ressens. Que ce soit par un mouvement, un déhanchement, un effet de matière, une déformation …
Le public semble ravi de retrouver cette veine expressive-là.

Ce que je reprocherais à une grande part de la production d’objets BD actuelle c’est qu’elle se veut avant tout parfaite sur le plan formel mais sans ajouter d’interprétation, de personnalité ou d’âme de sculpteur.

Pourquoi les objets et la sculpture figurative ont-ils de plus en plus de succès à notre époque ? Sans doute parce qu’on peut les posséder, avoir l’illusion de les faire entrer réellement dans son propre univers … Ah, nous vivons dans une société matérialiste, mon bon Monsieur …

Kalkaf : Comment choisissez-vous les sujets de vos sculptures ?

Frank : Comme pour un dessin. C’est avant tout un sentiment, puis une vision. La technique vient après, même si des pistes formelles peuvent aussi constituer des points de départ.

La source se trouve souvent dans le domaine animalier car c’est ma spécialité. C’est un univers que j’alimente régulièrement, et où je peux intérieurement me mouvoir avec fluidité. J’aime aussi traiter le corps féminin, j’aime l’anatomie.
Les thèmes de la femme et de l’animal sont mes meilleurs sujets. Il n’y a rien qui me mobilise plus que cela !

Kalkaf : Au final, qu’est-ce qui vous fait dire que votre œuvre est terminée ?

Frank : Quand ce qu’on voulait exprimer s’y trouve et que la technique est honnête, que la façon est cohérente, que la forme donnée est acceptable… avec tout ce que cela comporte de métier, d’autocritique et d’esthétique. C’est très compliqué, mais avec la pratique on y arrive plus facilement. C’est avant tout de l’ordre du ressenti et non du mental.

Kalkaf : Y a-t-il certaines de vos œuvres que vous trouvez aujourd’hui imparfaites alors qu’elles vous semblaient totalement abouties auparavant ?

Frank : Je n’ai pas encore une grande production. Haha !

….

Ce sont plutôt certains morceaux que je reprendrais aujourd’hui. Je vois des défauts partiels, mais je ne regrette pas la totalité.

Par contre, j’ai parfois eu des cheveux blancs en découvrant les bronzes sortis de chez le fondeur. Celui-ci n’a pas toujours porté un soin suffisant au ciselage. Il y a certains détails qui montrent qu’il n’a pas compris ce que je voulais faire.

Peut-être devrais-je faire le ciselage moi-même ? Mais je n’ai pas le temps de le faire sur 12 pièces ! C’est un travail dur, exigeant, ingrat, et de plus c’est une technique que je devrais apprendre. Pas le temps ! Pour l’instant, cela m’échappe !
Mais sur la dernière pièce «  Félins se léchant la patte «  on a rectifié le tir. J’en suis satisfait.

On a un peu les mêmes problèmes en BD avec l’impression des albums.

Kalkaf : Dans Zoo, il y a un personnage sculpteur. Comment appréhendez-vous le travail inverse de mise en dessin de sculptures ?

Frank : C’est très intéressant ! J’aime beaucoup le personnage de Buggy sur lequel j’ai projeté le personnage de Rembrandt Buggati. Quant aux sculptures dessinées, je me suis inspiré de sculptures existantes faites par lui, par d’autres animaliers ou par moi-même, et d’autres encore sont totalement inventées.

Cela dit, dessiner une sculpture n’est pas un exercice facile. Il faut tricher avec la représentation. Les bronzes sont particulièrement difficiles à dessiner car il y a des effets d’ombres et de lumières sur le métal qui ne correspondent pas à la différenciation traditionnelle des volumes.

Si on regarde bien un bronze, il y a  plein d’inversions de code de représentation : ce qui est éclairé peut être un creux et non une arrête, ce qui est sombre peut être une surface apparente et non cachée.
Il faut donc réinventer une autre synthèse.

Kalkaf : Vous êtes-vous déjà essayé à sculpter vos personnages de BD ?

Frank : Oui ! Manon 2 ou 3 fois . Je la représente car je la connais bien ! Et puis c’est pratique de pouvoir raccrocher une pièce à un univers visuel qui existe déjà. Une partie du chemin est déjà faite.
Sur le marché BD, si le sujet est inconnu, il a beaucoup plus de mal à se vendre ex-nihilo.
On voit bien qu’une pièce ne comportant pas Manon se vendra difficilement dans la sphère BD
Mais mes acheteurs sont aussi des amateurs d’art et des collectionneurs. C’est réconfortant de constater que l’on peut entrer dans d’autres univers artistiques.
Là, on accepte d’acheter une pièce uniquement animalière, sans personnage.

Kalkaf : Comment appréhenderiez-vous la mise en 3D de vos personnages de BD ?
 
Frank : Très difficilement ! Pour Broussaille j’ai eu plusieurs propositions que je n’ai pas poursuivies.

Pour Zoo, j’ai un projet avec Attakus depuis plusieurs années. Je les connais bien. On s’aime beaucoup ! Mais j’ai bien du mal à leur produire des croquis car dès que j’ai une idée, j’ai envie de la réaliser moi-même en bronze.

Cela dit, Etienne, le sculpteur d’Attacus, fait de l’excellent travail. C’est un grand Monsieur ! Il est très fort techniquement et il a la justesse, l’inspiration, l’écoute. Son travail avec Loisel est magnifique ! Mais je reste perplexe face à un traitement en résine. Le bronze est extraordinairement juste par rapport à l’univers de Zoo et à la Sculpture. Je reste très classique ! Une sculpture, pour moi, est en pierre, en bronze ou en bois. J’ai du mal à franchir le pas vers d’autres matériaux plus synthétiques.
Mais, si un jour je sautais le pas, ce serait avec Attakus !

Kalkaf : Pensez-vous que votre œil de sculpteur soit un avantage ou un inconvénient face à cet exercice ?

Frank : Un avantage ! Celui de pouvoir se comprendre avec le sculpteur. On partage un langage commun. Avec Etienne on a de grandes conversations sur la sculpture et le courant passe très bien. Cela permet de se rapprocher au plus fin de ce que l’on veut faire passer et de se comprendre sur les moyens.

Kalkaf : Quels personnages aimeriez-vous voir mis en volume ?

Frank : Tous évidemment ! Mais Manon avec un animal est le thème le plus attrayant. On peut passer 40 vies à travailler sur ce thème !

Kalkaf : Avez-vous, personnellement, d’autres projets de sculpture ?

Frank : Oui, beaucoup.
Mais quand je me mets en mouvement, c’est toujours un moment difficile, très intense. Comme je n’ai pas suffisamment de technique, c’est un parcours de joie et de souffrance. Je lutte, je me bats, je chute et me relève.
Mais retrouver ce champ de bataille est vivifiant.

Quand je dessine, c’est pareil ! Même si j’ai plus d’armes et que je suis plus aguerri qu’en sculpture.
Finalement, plus on pratique ces discipline comme un acrobate, plus on en retire du plaisir !

Dernière modification le lundi, 29 décembre 2014 12:54
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